Bilboquet en bois tout un art !

Le bilboquet comme un art : anobli par Ezec Le Floc’h, et son Art du jonglage. Puis : remis au goût du jour par une émission de TV populaire, titre d’un magazine loufoque sur le net : le « bilboquet », objet ludique de défi, de passion et de non-sens, redevient tendance…! Brève histoire d’un jeu qui eut des hauts, des bas, et toujours un petit parfum de loufoquerie…

Au commencement, en France tout du moins, il y a Rabelais et la première mention du jeu dans la longue liste des jeux de Gargantua : le « Bille Boucquet » (1). Si l’explication va d’elle-même pour « bille », une « petite boule », les avis sont partagés pour « boucquet » qui pour les uns est un dérivé de « bocquet », la désignation du fer de pique ou de lance en héraldique, pour les autres de « bouquer » soit encorner, comme le ferait un bouc. Mais si le jeu est mentionné en 1534, c’est qu’il est là depuis plusieurs années déjà. D’où vient-il ? C’est un mystère…

L’ajagaq des Inuit

Ajagaq InuitSauf que la pratique du jeu est attestée chez les peuples Inuit, avec des traces archéologiques qui remonteraient au Xème siècle (2). Peuple du Groenland et du nord du Canada, les Inuit possèdent d’innombrables variantes de ce jeu qu’ils nomment ajagak et qu’ils fabriquent avec les os de phoques ou de lièvres ramenés de la chasse. La longue étude qu’y consacra Paul-Emile Victor montre que le joueur, en plus d’être habile au lancer, devait réciter, lors des parties, des phases de la chasse ou de la vie quotidienne, comme il en serait d’un exercice mnémonique, ou cathartique. (3) (4)

Henri III et ses mignons…

Bilboquet Henri IIIEn France, la première mode du bilboquet dûment attestée date de l’été 1585, et elle vient…. du roi lui-même. C’est Henri III qui -pour quelques semaines- s’entiche de ce jeu qu’il pratique avec ses « mignons », jusque dans les rues comme nous le rapporte son chroniqueur Pierre de L’Estoile. Depuis ce temps, le bilboquet innerve l’inconscient collectif d’un double-sens caché : il est souvent présenté sous la forme d’un jeu d’adresse à la pratique futile, qui détourne des responsabilités, mais aussi d’un objet de « plaisir » dont seuls les « initiés » connaissent la signification.

Sous Louis XIV et Louis XV…

Bilboquet 1657-1712La suite est faite de modes successives dont l’histoire a gardé peu de traces tangibles. Ainsi c’est un poème qui nous renseigne sur un très probable regain d’intérêt aux alentours de 1650, corroboré par une gravure qui documente la forme de l’objet de l’époque : une petite bille en guise de boule, et un réceptacle en creux, à l’extrémité d’un bout de bois. (5).

C’est ensuite une minutieuse enquête de Françoise Rubellin (6), qui établit qu’une véritable fureur du bilboquet dut avoir lieu -du moins à Paris- en 1712-1713, juste avant que Pierre de Marivaux ne publie un ouvrage resté très longtemps inconnu et anonyme, précisément intitulé Le Bilboquet. Cette mode est documentée par une gravure instructive, parce que la forme du bâton de bois n’est plus celle d’une pointe, mais -comme au siècle précédent- celle d’un réceptacle en creux devant accueillir une bille.

Longue éclipse encore, pour reprendre de la vigueur au milieu du règne de Louis XV, où, dit-on, la passion était redevenue telle que les actrices de théâtre y jouaient dès que leur rôle leur en laissait le loisir… Un chroniqueur du début du XIXème siècle, un certain Adry, nous informe que le jeu était très en faveur dans la noblesse, et que le marquis de Bièvre, l’homme des calembours, « lançait le bilboquet au plafond, boule et manche, puis, rattrapant le tout au vol, recevait la boule à l’extrémité du bâtonnet. » (6)

Le Bilboquet au début du XXème siècle

Académie du BilboquetDe nouveau une éclipse, jusqu’à quelques résurgences notoires, telle cette étonnante Académie de Bilboquet qui voit le jour vers 1906 pour satisfaire les besoins d’une nouvelle fureur. Le journal « Lecture pour Tous » écrit alors : « depuis six mois, la rue est ainsi agitée de la fièvre du nouveau jeu » (7). Les modèles de bilboquets d’alors sont nommés selon la difficulté qu’ils sont censés inspirer : la « Terreur », le « Brutus »… Fait méconnu, c’est sans doute cette popularité qui amène Marcel Duchamp à faire d’un bilboquet son premier ready-made, une gravure de dédicace à son ami peintre Max Bergmann. Nous sommes en 1910…(8)

Aujourd’hui, une tendance de fond…

Ezec Le Floc'hAujourd’hui le bilboquet est tendance, très tendance, et l’objet garde tout son pouvoir de séduction. Grâce à Vincent Lagaffe par exemple, qui n’a pas hésité à se lancer des petits défis dans son émission Le Juste Prix, et qui utilise pour ce faire des bilboquets en bois géants. Grâce aussi au jongleur Ezec Le Floc’h qui, dans un fabuleux numéro de bilboquet, anoblit l’objet dans un spectacle de cirque qu’il tourne depuis près de 15 ans : une prouesse d’une beauté à couper le souffle.

Du côté du symbole loufoque, impossible de ne pas citer Bilboquet Magazine, qui distille sur le net, depuis avril 2012, un non-sens potache des plus réjouissants.

Bilboquet magazineComme quoi un objet de presque pas grand chose -deux bouts de bois reliés entre eux par une ficelle- peut donner lieu à de bien grandes réalisations…

Sources :

(1) Gargantua, I, 22

(2) Jean-Marie Lhôte, Histoire des Jeux de Société – Flammarion, 1994

(3) Paul-Emile Victor, Le bilboquet chez les Eskimo d’Angmagssalik – Journal de la Société des Américanistes – vol.30, numéro 30-2, 1938

(4) Robert Gessain, L’ajagaq bilboquet eskimo – Journal de la Société des Américanistes – vol.41, numéro 41-2, 1952

(5) Jacques Stella, Les Jeux et plaisirs de l’enfance – Paris, 1657

(6) Françoise Rubellin, Le Bilboquet par M.de Marivaux – Edition du CNRS, Publications de l’Université de Saint-Etienne, 1995

(7) A lire sur le blog de Jacques Fihma : Studio 16mm Jack in the books

(8) Jean Suquet, Marcel Duchamp ou l’Eblouissement de l’éclaboussure – L’Harmattan, 1998

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